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Réseau National de Défense des Consommateurs
20 janvier 2005, Managua, Nicaragua
Écrit en anglais par Johanne Pelletier et Francis Murchison

Selon le rapport sur le Nicaragua du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) de 2003 :

Le pays occupe la 44ème position de pauvreté humaine sur une liste de 94 pays en développement;

24,3% de la population est affectée par la pauvreté;

1,2 millions de personnes n’ont pas d’accès durable à une source d’eau améliorée (puits, connexions à la maison, fontaines publiques);

33,2% des habitants âgées de 15 ans et plus sont analphabètes;

4,3 millions reçoivent un revenu quotidien d’un dollar US par jour ou moins;

94,5% de la population gagne seulement 2 $US par jour ou moins.

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À notre arrivée à Somoto, charmante ville située au Nord du Nicaragua, où les fils électriques sont couverts par de denses colonies de plantes épiphytes, Ana Luisa nous accueille chez elle pour partager un peu du quotidien parmi sa famille. Chaque matin, cette mère de famille se réveille au chant du coq pour réaliser une tâche déterminante de sa journée : remplir les nombreux barils d’eau dans l’arrière-cour. Puisque l’approvisionnement en eau est peu fiable, servant durant environ deux heures le matin et parfois en fin de journée, Ana Luisa doit remplir tous les barils sous peine de manquer d’eau pour boire, cuisiner, laver les vêtements et se doucher. Cette ration d’eau sera partagée entre ses enfants, ses neveux, ses sœurs, ses frères et ses parents qui vivent à douze dans la petite maison de trois pièces. La famille se maintient en vendant des tortillas faites à la main parmi le voisinage où, en réalité, ils ont une meilleure situation que dans d’autres régions où l’eau ne coule qu’une fois par semaine ou pas du tout. Ici, au Nicaragua, la grande majorité des gens sont préoccupés d’avoir assez à manger pour les jours qui suivent.

Récemment, les citoyens de partout à travers le pays ont dû faire face au fait que leur gouvernement a décidé de privatiser les services d’eau, mettant ainsi en doute le future déjà incertain de l’accessibilité à l’eau potable pour les Nicaraguayennes et Nicaraguayens. Plusieurs acteurs internationaux bien connus ont leur rôle à jouer dans les avancées de la privatisation dans les pays du Tiers-Monde comme c’est le cas actuellement du Nicaragua.


Managua

Suivant la route Pan-américaine, nous arrivons dans la spirale infernale de la chaotique Capitale de Managua, remarquable pour son manque d’urbanisation. Nous naviguons parmi les vendeurs ambulants, traversant les rues sans noms où les plus pauvres bidonvilles se juxtaposent aux quartiers plus aisés.

Perdus dans la jungle urbaine, nous assistons à la rencontre du Réseau National de Défense des Consommateurs, une organisation qui a mené la bataille contre la privatisation de l’eau au Nicaragua depuis deux ans. Autour de la table, tous les secteurs de la société civile y sont représentés. Ils se rassemblent pour parler de la situation dans leurs municipalités et départements et pour travailler à des solutions. Ce réseau dédie ses efforts à représenter les citoyens du pays et le respect de leurs droits en tant que consommateurs. Pour cette raison, ils ne s’alignent avec aucun parti politique de manière à maintenir leur agenda sans compromis. Le Movimiento Comunal ou mouvement communautaire, organisé à travers le pays par les bases du Parti Sandiniste, travaille aussi à mobiliser les gens contre la privatisation des services de l’eau et participe avec le Réseau National de Défense des Consommateurs lors d’événements importants.

Les activistes du Réseau ont élaboré une proposition consistant en une vraie alternative à la privatisation de l’eau. Selon eux, l’eau est un bien, une ressource naturelle et une ressource publique, essentiel pour la survie de la population humaine, qui ne devrait en aucun cas être administrer à des fins lucratives, mais plutôt pour l’intérêt social. L’administration de l’eau sous la responsabilité de l’État assure la santé publique, l’équité sociale et la durabilité de cette ressource naturelle en particulier, et de l’environnement en général. Suivant ces principes, ils ont proposé un projet de Loi Générale des Eaux qui veut assurer légalement les droits des citoyens nica sur leurs eaux devant l’Assemblée nationale nicaraguayenne. Si cette proposition de loi est acceptée, pas seulement les services de l’eau resteront publics, mais des projets environnementaux seront mis en œuvre pour assurer la bonne gestion et la durabilité de la ressource pour les générations à venir.

 

Où la privatisation a-t-elle commencé?

Tout d’abord, dans les années 80, la révolution sandiniste renverse la dictature de Somoza et commence à installer un régime à tendance socialiste. En 1990, le Front Sandiniste de Libération Nationale perd les élections fédérales à cause de l’intervention militaire continue des Contras, paramilitaires armées, financés et entraînés avec le support de l’administration Reagan et la CIA. Violetta Chamorro devient la nouvelle Présidente du Nicaragua. À ce point, la Banque Mondiale (BM) et le Fond Monétaire International (FMI) commence à faire des pressions sur le gouvernement nicaraguayen pour la vente des services publiques du pays. Les pressions prennent racines dans les négociations de la dette internationale et augmentent au fil des ans. Depuis 1996, le régime de droite de l’ex-président Arnoldo Aleman s’est montré plus susceptible aux pressions de ces institutions internationales.

Ainsi, à travers leurs pressions pour re-dimensionner l’État, le Fond Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale (BM) argumente que la vente des services publics augmentera l’efficacité des services, étendra l’accessibilité à un plus grand nombre de citoyens et réduira les coûts de production et de distribution via un opérateur privé. Ces gains permettront alors de réduire le déficit du secteur public et améliora l’administration du budget national.

En réalité, il y a plusieurs éléments que le FMI et la BM ignore dans leurs arguments qui sont basés sur les théories néo-libérales plutôt que sur l’expérience. En premier lieu, une entreprise d’État a des responsabilités envers la population tandis que pour la compagnie privée, le but est de faire du profit ou au minimum, de récupérer son investissement. La voie la plus facile pour réaliser cet objectif est d’augmenter les frais aux consommateurs. Puisque les Nicaraguayens ne sont pas en position de cesser l’utilisation des services d’eau, l’entreprise jouit du luxe d’un monopole naturel et de la sécurité que sa clientèle ne diminuera pas. L’expérience le démontre ; suivant la privatisation du téléphone et des services d’électricité au Nicaragua, les utilisateurs ont été confrontés à une drastique augmentation des coûts.

Deuxièmement, l’entreprise privée ou plutôt la corporation transnationale n’a pas de mandat social, spécialement pas de faire la charité aux pauvres. Les fervents de la privatisation clame que les services atteindront davantage de citoyens sous le contrôle d’un opérateur privé. Dans les faits, la compagnie privée ne peut pas justifier l’investissement considérable requis pour étendre les services à des communautés rurales vivant en régions éloignées. Pour dire simplement, ces communautés ne consommeront pas assez d’eau pour que l’investissement soit lucratif.

Troisièmement, les citoyens nicaraguayens ont payé pour l’infrastructure existante par leurs taxes et leurs impôts alors que la vente des services sera probablement réalisée à une fraction du prix. L’exemple des services de téléphonie et d’électricité en donne bon indice; la valeur estimée de ces services était de 500 millions US et ils ont été vendus pour seulement 180 millions US.

Quatrièmement, l’entièreté du processus de privatisation est conduit dans un complet manque de transparence et les citoyens, qui sont en fait propriétaires des services, ne sont pas consultés.

Cinquièmement, suite à la vente des services publics à une entreprise privée, le pays se retrouvera privé des revenus considérables que fournissait l’administration des services publics.

Et dernièrement, la plus grande portion de l’argent issue de la vente des services publics est dirigée vers le paiement des intérêts sur la dette internationale du pays, si ce n’est pas dans les poches des gouvernants!


En route vers la privatisation de l’eau…


En 1997, la création d’une société d’État, l’Entreprise nationale des aqueducs et des égouts (ENACAL- Empresa nacional de Acueductos y Alcantarillados), a été le premier pas vers la privatisation de l’eau. À cette date, ENACAL prend le contrôle des services de l’Institut nicaraguayen de l’eau et des égouts (INAA- Instituto nicaragüense de Agua y Alcantarillados), qui occupe dorénavant un rôle de surveillance du service des eaux. L’élément central de ce changement à considérer se base sur le fait que ENACAL est depuis lors une entreprise qui pourra possiblement établir des contrats de services avec le secteur privé ou être vendue dans le futur. Cette première étape est le point de départ à un long processus visant la privatisation dont les étapes ont été volontairement cachées aux nicaraguayens et aux nicaraguayennes.

Durant la rencontre auquel nous avons assisté à Managua, des représentants de différentes régions nous ont raconté la situation de dégradation des services offerts dans leur zone. À Matagalpa, par exemple, les factures d’eau sont élevées et les citoyens continuent de se faire charger pour des services d’égouts qui n’existent pas, et ce malgré leurs plaintes. Dans la zone rurale de Ticuantepe, alors que la municipalité est pourvue du plus important bassin hydrographique du pays, plusieurs citoyens se font surcharger ou ne reçoivent tout simplement pas d’eau. Les représentants de Ticuantepe nous ont révélé avec ironie, les quantités d’eau qui y sont déviées pour irriguer les plantations de l’ex-président Arnoldo Aleman. Tel que clamer par les citoyens impliqués dans le réseau de défense des consommateurs, ENACAL ne remplierait pas convenablement son rôle. Un autre exemple significatif nous informe sur la déresponsabilisation de la société d’État; ENACAL aurait négligé de façon répétée, le payement de ses factures d’électricité pour le pompage de l’eau dans la capitale, laissant ainsi les citoyens sans eaux en de nombreuses occasions. L’INAA, qui serait supposer de veiller aux respects des droits des consommateurs, fait sourde oreille face aux plaintes des citoyens par rapport à la dégradation du service des eaux. Les collaborateurs du réseau de défense des consommateurs sont convaincus que le gouvernement est conscient des problèmes avec le service des eaux et qu’il refuse de les solutionner dans le but de justifier la privatisation, c’est-à-dire comme quoi les services seraient irrémédiablement inefficaces entre ses mains.

Pendant ce temps, les plaintes des citoyens de partout au pays s’accumulent dans les mains du Réseau où l’union fait la force.

Le cas de la Banque Interaméricaine de Développement (BID)


Poussant dans la même direction que d’autres institutions financières internationales, la Banque Interaméricaine de Développement à approuver un prêt au Nicaragua pour 13,9 millions US sur une période de cinq, commençant en 2000 (projet 1049/SF-NIC). L’objectif de ce prêt est de réformer l’approvisionnement des services des eaux et des égouts à travers la « modernisation » de ENACAL. Cette réforme impliquait un « renforcement institutionnel » menant au changement de la société d’État en une société à actions. Presque tout l’argent du prêt allait être utiliser pour payer une entreprise privée pour s’occuper du « renforcement commercial » de l’eau par le biais d’un contrat d’administration. Le pays augmenterait donc sa dette par ce prêt alors qu’ENACAL perdrait simultanément son secteur le plus lucratif, c’est-à-dire son administration.

Ce projet financé par la BID requiert un contrat avec une entreprise dite pré-qualifiée. Sur la liste des compagnies suggérées par la Banque, l’on retrouve les grandes corporations transnationales dans le commerce de l’eau dont, entre autre, la compagnie américaine Latin Aguas-Earth Tech Consortium qui possède des investissements dans plus de 100 pays et la Société des Eaux de Marseille/Lyonnaise des Eaux. À la fin de la période de cinq ans, la compagnie devait assister ENACAL à trouver un acheteur responsable de prendre en charge le service des eaux.

Suite à plusieurs mois de protestations publiques continues, la Loi 440 a été adoptée en décembre 2003 par le gouvernement nicaraguayen. Jusqu’à l’adoption d’une Loi générale des eaux, cette loi spécifie qu’aucune concession à une entité privée ou de contrat administratif ne sera accordé. Dans sa dernière déclaration sur l’état d’exécution du projet publiée en janvier 2005, la BID annonce certains changements suivant l’adoption de la Loi 440. Selon la Banque, tous les aspects du projet qui touchent à la privatisation auraient été suspendus jusqu’à ce qu’une Loi générale des eaux qui spécifie en détail la participation du secteur privé soit approuvée, reportant ainsi l’échéance du projet de la BID.


L’eau sous le pont

Après la fin de la rencontre des représentants du Réseau national de défense des consommateurs, nous avons discuté Santos Salvador qui est profondément impliqué dans la lutte pour la protection des droits des consommateurs. En référence à toutes les restructurations de l’État vers la privatisation, il nous a souligné que ces changements sont des conditions préparatoires à la signature des accords de libre-échange comme l’Accord centraméricain de libre-échange qui devra être ratifié en 2005. Ainsi, le gouvernement suit ces politiques néo-libérales qui servent les intérêts des corporations transnationales provenant des pays développés. La mentalité est que seul l’investissement étranger mènera au développement des pays du tiers-monde, même si ces investissements nuisent souvent à leur économie nationale.

Dans d’autres pays comme le Pérou et la Bolivie, la privatisation des services d’eau ont déclenché de résonnantes réactions publiques. Les rues se sont remplies de citoyens en colère, indignés par des augmentations de coûts de services d’eau de 200%, se demandant « quand vont-ils privatiser l’air? » Dans ces deux pays, la force de la mobilisation populaire a causé le renversement des décisions de privatisation de ce bien commun et a ébranlé fortement les gouvernements au pouvoir.

En 1980, le peuple nicaraguayen s’était soulevé au cours de la Révolution sandiniste pour en finir avec la dictature. Comme nous l’avons vu lors de notre visite, le sens de solidarité est encore fort chez les gens du pays. Semblable à ce qui s’est produit au Pérou et en Bolivie, les Nicaraguayens se mobilisent pour prévenir la privatisation de l’eau. Cependant, durant notre passage au Nicaragua, des citoyens ont découvert que des corporations transnationales de l’eau en étaient à présenter des offres au gouvernement pour l’achat de secteurs du service des eaux. Si le gouvernement continue à agir dans le secret contre la volonté des citoyens sur ce sujet, il risque d’allumer un feu qui ne pourra pas s’éteindre seulement avec de l’eau…



Red Nacional de Defensa de los Consumidores (RNDC)
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