Un cri d’oiseau, le pélican plonge en flèche du
haut des airs. En pirogue, nous avançons sous les coups de
rame du jeune garçon et d’un autre pêcheur à
la peau tannée par le soleil. Ils nous font pénétrer
dans cette forêt féerique où ces arbres, les palétuviers,
montés sur leurs racines-échasses retiennent le sol,
à mi-chemin entre l’eau et la terre. Une femme et son
fils s’affairent à pêcher dans les eaux tranquilles
ce qui sera le repas du soir. Les gens d’ici vivent sobrement
de la pêche depuis des générations. Pour ces honduriens,
le Golf de Fonseca n’appartient à personne mais est partagé
par tous.
Le
Golf de Fonseca est un endroit particulier qui a été
déclaré le site de Ramsar 1000 par la Convention sur
la conservation des milieux humides en 2002 et où l’on
retrouve des forêts de mangroves, des lagunes, des estuaires
et d’autres milieux humides côtiers. Ces écosystèmes
soutiennent une importante biodiversité et servent entre autre
de refuges pour les oiseaux migrateurs. La forêt de mangroves
en particulier, qui a diminué drastiquement partout à
travers le monde, est le lieu privilégié par la faune
aquatique pour se protéger et se nourrir durant une partie
de son cycle vitale. La présence de la forêt de mangroves
protège la côte des tempêtes tropicales et de l’érosion
des sols. Elle protège aussi la nappe phréatique et
les réseaux d’eaux douces et fournit du bois pour les
habitants de la région.
Cependant, le développement du Golf envisagé par les
industriels, le gouvernement et les institutions financières
internationales vient menacer la façon de vivre de ces gens
ainsi que les milieux humides fragiles dans lesquels ils vivent.
L’invasion
des crevetticulteurs!
Dans la ville portuaire de San Lorenzo, nous allons rencontrer Justo
Rufino Garcia, un technicien des pêches aussi président
de la Junte directive de CODDEFFAGOLF, le Comité pour la défense
et le développement de la flore et la faune du Golf de Foncesa.
L’organisation a été créée il y
a une quinzaine d’années pour promouvoir un développement
durable et la conservation du golf et ce, en grande partie en réaction
à une industrie montante, celle de l’aquaculture de la
crevette.
De
ce fait, l’industrie de l’aquaculture de crevette est
un réel archétype des industries rendues possibles par
le système économique capitaliste de notre monde globalisé.
Elle n’existerait pas si les coûts externes, c’est-à-dire
les impacts environnementaux et sociaux, étaient d’une
façon ou d’une autre prise en compte dans les coûts
à acquitter par l’entreprise. Pourtant, on assiste au
développement de cette industrie un peu partout dans les pays
du tiers-monde. Dans leur langage fleuri frôlant le sadisme,
les plans de développement de la Banque Mondiale et la Corporation
Financière Internationale annoncent une aide financière
qui devra « assurer un développement durable et une réduction
de la pauvreté » par l’aquaculture de la crevette
au Honduras. Les résultats dans le Golf de Fonseca ont plutôt
été des dommages environnementaux sérieux, une
augmentation de la pauvreté et de la précarité
pour les habitants de la zone ainsi qu’une violence sociale
inconnue jusqu’alors.
Ainsi,
pour débuter leur aquaculture de crevettes, les industriels
doivent couper la forêt de mangrove pour creuser les étangs.
L’approvisionnement de larves de crevettes se fait souvent par
la pêche en milieu naturel, tuant du même coup d’autres
larves de poissons et de crustacées. Mises en étangs,
les larves de crevettes sont alors traitées par des antibiotiques
et nourries avec de la nourriture granulée industrielle fabriquée
à base de farine de poissons. Les eaux contaminées des
étangs par la matière fécale, les produits chimiques
et les antibiotiques se retrouvent ensuite dans le golf. L’industrie
est rentable pour une période de 3 à 5 ans et permet
de récolter des profits élevés rapidement. Ensuite,
le rendement décroît et les risques d’épidémie
augmentent. C’est alors que les industriels préfèrent
changer d’endroit. Le milieu dégradé prend alors
de nombreuses années avant d’être à nouveau
propice au rétablissement des espèces locales.
Ainsi,
en conséquence de l’aquaculture de crevette, les habitants
du Golf de Fonseca ont perdu leur site de pêche traditionnel,
ils ont noté une chute importante des stocks de poissons à
cause de la pollution et de la capture des larves et leur condition
de vie en a été fortement dégradée. Plus
d’une douzaine de pêcheurs ont été assassinés
par les gardes armés surveillant les étangs d’aquaculture.
Ce bilan n’inclut pas les dommages importants réalisés
au niveau de la faune et la flore du Golf de Fonseca.
CODDEFFAGOLF contre-attaque!
Comme
nous raconte Justo, les habitants du golf ne sont pas restés
les bras croisés et ils se sont organisés pendant que
les industriels recevaient des concessions territoriales par la main
du Gouvernement du Honduras. Suite à leurs pressions, ce dernier
a déclaré plusieurs zones protégées dans
le Golf. CODDEFFAGOLF a réussit à obtenir trois moratoires
sur le développement économique, dont un sur l’aquaculture
de crevettes. Malheureusement, les industriels ont continué
à installer de nouvelles aquacultures de façon illégale.
Par ailleurs, en réaction au statu quo du gouvernement pour
protéger les ressources du pays, l’organisation a planifié
son propre réseau de surveillance. Divisée en seize
comités pour couvrir le territoire du golf, chaque zone possède
un bénévole qui se rapporte chaque jour au bureau de
San Lorenzo par radio-émetteur. Il est en charge de surveiller
la présence d’activités irrégulières
pouvant nuire à la faune et la flore, et d’avertir en
cas d’urgence les autorités locales.
Grâce
à l’aide internationale, l’organisation a entrepris
plusieurs projets de développement durable comme entre autre
l’élevage du poisson Tilapia et la culture du melon d’eau.
Elle a aussi démarré un centre de documentation au bureau
de San Lorenzo. CODDEFFAGOLF a participé à équiper
la ville de San Lorenzo de poubelles et à créer un dépotoir
pour les différentes communautés autour du golf. Elle
s’active à développer une conscience environnementale
chez les pêcheurs et les autres habitants du Golf de Fonseca.
Pour
faire pencher le gouvernement, CODDEFFAGOLF a organisé des
manifestations à Tegucigalpa où plus de 30 000 personnes
étaient présentes pour réclamer la protection
du Golf de Fonseca, nous conte Justo qui est très inspiré
par la participation des pêcheurs et des habitants de la zone.
L’organisation s’est aussi jointe à des manifestations
contre la Zone de Libre-Échange des Amériques (ALCA),
les politiques de privatisation du gouvernement et le Plan Puebla-Panama
(PPP).
Finalement, malgré les pressions provenant d’autres industries
comme Ultramares, la filiale d’une industrie minière
canadienne, CODDEFFAGOLF continue de protéger les écosystèmes
fragiles qui constituent le Golf de Fonseca. C’est parce qu’il
s’agit pour les pêcheurs et les habitants de cette zone
d’une question de survie et de conservation de leur mode de
vie qu’ils y mettent autant de cœur.
CODDEFFAGOLF
Comité para la Defensa y Desarrollo de la Flora y Fauna del
Golfo de Fonseca
Bo. El Centro, San Lorenzo, Valle
Tel/Fax: (504) 881-2016
www.coddeffagolf.org
