Il
y a une montagne étourdissante et énigmatique dans les
Altos du Chiapas, dont les falaises rocheuses dentelées de
pins pointent vers le ciel. Elle s’appelle la Montagne des Oiseaux
et surplombe la vallée de la municipalité de San Juan
Libertad. Les anciens racontent que par un ciel nuageux, durant une
certaine période de l’année, il se produit un
phénomène dans le haut dela montagne. En effet, on peut
y observer une volée d’oiseaux aux entrailles sont propres
et vides, voltigeant sous les nuages. Des anciens racontent encore
que les anciens et leurs ancêtres se rendaient au sommet de
la montagne pour y pêcher dans leurs filets, lancés à
travers la brume, les oiseaux qui s'y trouvaient.
La
Société coopérative de café et de miel
Mut-Vitz porte le nom de cette montagne charismatique. Nous sommes
allés rencontrer les sociétaires de la coopérative
dans deux communautés de la municipalité, celles de
San Antonio del Brillante et de San Miguel. Ils nous ont largement
aidé à comprendre leur situation en tant que producteurs
de café et de miel et nous ont invités à partager
leur quotidien.
Le coyote solitaire
Dans
cette région, située dans la zone cafétalière
du Chiapas, tout le monde cultive le café et la milpa. La milpa
fournit les aliments de base de la famille alors que le café
et, dans une moindre mesure le miel, constituent pratiquement les
seules sources de revenu. Ces petits producteurs, possédant
au maximum un hectare de terre à cultiver, se voient forcés
de vendre leurs produits, le café ou le miel, à un coyote.
Le coyote est l’acheteur intermédiaire qui profite de
l’éloignement et du manque de moyens des petits producteurs
parcellisés, pour acheter le produit au prix le plus bas possible.
Ce dernier vendra ensuite le café à l’exportateur
et à l’entreprise multinationale qui distribuera par
la suite le café, récoltant la majorité des profits.
À
l'intérieur de cette chaîne d'exploitation, il est évident
qui ce sont les petits producteurs qui reçoivent le moins d’argent…
et qui fournissent le travail le plus éreintant. De plus, le
prix reçu est dicté par le marché et est instable,
aux grands déboires des producteurs. L’histoire montre
son lot d’exemples de la chute des prix, que ce soit pour le
café, les bananes, le cacao ou autres matières premières.
Dans ces cas, il arrive que le prix ne couvre pas les coûts
de production, ce qui entraîne dans la misère les familles
déjà en situation précaire.
La volée des oiseaux
La
Société Mut-Vitz a commencé en 1995, l’année
suivant le soulèvement zapatiste. L’idée a jailli
de la rencontre entre la société civile et les communautés
zapatistes, comme une solution pour obtenir un meilleur prix, améliorer
les conditions de vie ainsi que développer l’autonomie.
Ils se sont organisés et se sont convertis en caféculteurs
biologiques lors de cette même année. Ils ont finalement
réussi à obtenir leur certification par CERTIMEX et
leur registre d’exportation en 1998.
Mut-Vitz
comprend environ mille sociétaires de café (dont trente
femmes) dans trente-trois communautés et 60 sociétaires
de miel dans 6 communautés, qui se rencontrent en assemblée
de groupe une fois par mois. Lors de notre passage à San
Miguel, nous avons assisté à une réunion de groupe
de sociétaires à l’extérieur, en face du
magasin général. Malgré la pluie qui tombait
drue, l’audience formée de trente hommes semblait respectueuse
des orateurs mouillés exprimant leurs idées (quoique
nous ne sachions pas un mot de Tzotzil). On nous a quand même
expliqué que chaque communauté possède un ou
plusieurs représentants selon sa population. Ceux-ci forment
la Table directive et s’assemblent aussi lors de réunions
mensuelles. Personne ne commande. Ce qui peut se résoudre dans
la Table directive se résout. Or, plusieurs décisions
sont envoyées dans les communautés pour arriver à
en conclure un accord. Chaque année, ou selon les besoins,
une assemblée générale est convoquée.
Le
caféier
Au petit matin, nous sommes descendus dans la vallée avec Casimiro
pour travailler dans sa plantation de café. À la machette,
nous avons fait la limpia pour nettoyer le sol des mauvaises herbes
et la recepa, qui consiste à tailler chaque plant. Ce jeune
homme de vingt ans nous a expliqué comment lui et son père
ont démarré le verger à partir de la nurserie
(semillero), en passant par la pépinière (vivero)
jusqu’à la plantation. Coupant les branches mortes, il
nous explique que le plant prend de trois à quatre ans avant
de donner une récolte. La récolte du café, se
fait en famille dans les mois de novembre-décembre et exige
beaucoup de travail. Lorsque le fruit du café est récolté,
on le dépulpe, le fermente, le lave et le laisse sécher
au soleil pour que le grain conserve toute sa saveur, son arôme
et son corps.
Depuis
que la production est biologique, la charge de travail a augmenté.
Les producteurs doivent creuser des terrasses dans les pentes pour
retenir la matière organique. Ils doivent aussi faire leur
propre composte d’un mélange particulier qu’ils
donnent à leurs plants chaque année. Selon les exigences
de CERTIMEX, ils doivent diversifier l’ombrage en plantant des
arbres d’espèces différentes, augmentant la qualité
du café et protégeant contre les ravageurs. Casimiro
nous confiait que malgré le travail supplémentaire que
nécessite la culture biologique, il est heureux de respecter
la terre, l’eau et les oiseaux.



L’abeille
Avec le bruit de la pluie sur le toit de tôle, des sociétaires
produisant le miel nous ont expliqué leur travail après
la réunion au magasin général. La production
de miel consiste en un investissement considérable pour ces
petits producteurs qui doivent acheter les ruches, les boîtes,
la cire, le sucre et l’enfumoir. Le
travail consiste en gros à nettoyer autour des ruches et à
s'assurer qu’il n’y ait pas d’insectes nuisibles
à tous les trois à quatre jours. Lors de la saison des
pluies, il y a un manque de floraison. Ces apiculteurs doivent donc
nourrir les abeilles avec un mélange de sucre, d’eau
et de miel pour qu’elles survivent. Le reste de l’année,
ces petites bêtes butinent dans les plantations de café.
La récolte se fait entre mars et avril, et chaque ruche donne
jusqu’à 18 litres de miel par an. Chaque communauté
possède un extracteur pour faire sortir le miel d’une
couleur d’ambre rouge. Les apiculteurs ont cependant quelques
problèmes avec les insectes nuisibles. À cause du manque
de soutien technique, les producteurs ne connaissent pas bien les
méthodes afin de contrôler les pestes qui peuvent tuer
les abeilles, nous disait Miguel Ramirez, ancien représentant
pour les sociétaires du miel de San Miguel.





Au
pied de la montagne
La Société Mut-Vitz exporte son café biologique
de haute qualité depuis six ans déjà. De vingt
sacs (de 79 kilo/sac), ils sont passés à seize conteneurs
(250 sacs/conteneur)
vers le commerce équitable aux États-Unis et l’Union
Européenne. La capacité de vente atteint les 30-40 conteneurs.
Ainsi, une bonne partie de leur production est encore vendue aux coyotes,
faute d’acheteurs.
Même
avec le commerce équitable, l’exportation du café
demande des investissements supplémentaires aux producteurs
pour trier les grains. Du prix brut payé pour le café,
il faut en déduire le transport, l’entreposage, le traitement
et l’emballage. Malgré ces coûts, le prix offert
dans le commerce équitable reste beaucoup plus stable et avantageux
que celui des coyotes. Chaque année, la Société
conserve un 5$US par 46kg vendu, une obligation du commerce équitable.
Ceci lui permettra avec le temps d’acheter leurs propres installations
et de rapporter un plus grand bénéfice à ses
sociétaires.
Pour
le miel qui n’a que trois ans dans la Société,
il n’y a qu’un seul acheteur à l’heure actuelle
et la majorité est vendue aux coyotes.
Somme
toute, depuis 95 les caféculteurs zapatistes se sont organisés
ensemble et se sont convertis au travail à l’agriculture
biologique. L’organisation de la Société coopérative
Mut-Vitz contribue à faire en sorte que les rebelles zapatistes
en résistance reçoivent un meilleur prix pour leur café
et leur miel à travers le commerce équitable. Les ventes
augmentent lentement mais graduellement. Cependant, la difficulté
à rencontrer de nouveaux acheteurs obligent encore les sociétaires
à vendre leur produit aux coyotes. L’apport du commerce
équitable a encore peu d’effet sur les conditions de
vie des producteurs au pied de la Montagne des oiseaux. Il reste donc
à ceux qui supportent les zapatistes à s’organiser
eux aussi!
Sociedad
Cooperativa Mut-Vitz
Oventik, Chiapas, México
Email:mutvitz@laneta.apc.org
mutvitz@yahoo.com.mx