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Lorsque
nous sommes arrivés à Oaxaca, des bannières de
couleurs tapissaient le devant du palais du gouvernement (Palacio
del Gobierno). Depuis plusieurs semaines, des représentants
de toutes les communautés du Conseil Indigène Populaire
de Oaxaca (CIPO) viennent chacun leur tour occuper cette partie du
centre-ville. Ils exigent l’arrêt de la répression
et demandent justice pour les crimes perpétrés contre
les communautés indigènes. C’est en parlant avec
des participantes à l’occupation que nous sommes entrés
en contact avec le CIPO-«Ricardo Flores Magon», une organisation
libertaire de communautés indigènes de l’État
de Oaxaca. Ainsi, nous avons été invités dans
la maison de l’organisation pour y passer quelques jours en
convivialité avec les membres du Conseil. Voici donc quelques
mots sur ce que nous avons appris au cours de plusieurs discussions
avec de nombreux membres de différentes communautés
sur l’histoire, l’idéologie et le fonctionnement
d’une vaste organisation de base qui nous a ouvert ses portes
sans cachette et en toute simplicité.



À
quelques minutes de Oaxaca, à Santa Lucia del Camino, se trouve
la maison du CIPO-RFM, point central où se retrouvent les représentants
des différentes communautés indigènes. Ici, les
gens viennent manger, dormir, mais surtout s’organiser avant
de repartir s’investir sur l’un des différents
projets en cours. Le Conseil inclut plus de 3 000 membres dont la
majorité sont des femmes s’organisant à partir
de leur village et provenant soit du peuple des Mixtecos, Zapotecos,
Mixes, Chatinos, Chinantecos, Cuicatecos, Triquis, Negros ou Mestizos.
Autour d’un petit café chaud, dans la cuisine improvisée
au toit de tôle, les gens échangent entre eux et avec
nous sur ce qui se passe dans leurs communautés.
La maison n’a pas toujours été là
Tout a commencé en 1994, lorsque plusieurs organisations tentent
de former une alliance des peuples indigènes de Oaxaca en solidarité
avec l’action Zapatiste. C’est en 1997 que se forme le
Consejo Indigena Popular de Oaxaqua-«Ricardo Flores Magon»
provenant de l’association de six organisations. Cependant,
dès l’année suivante, des tensions idéologiques
commencent à se faire sentir quand deux organisations quittent
le Conseil pour participer aux élections. La même année,
une impressionnante opération de la police et de l’armée
mène à la disparition et la détention de 106
membres et du coordonnateur général du CIPO, Raul Gatica.
Suite à un rapport sur les abus des droits humains et à
une lutte sans répit des gens du CIPO, le gouvernement offre
une indemnisation aux organisations pour les victimes d’emprisonnement
et de torture, principalement sur M. Gatica. Malgré le refus
de ce dernier de recevoir l’argent, une des organisations du
CIPO accepte les fonds du gouvernement et quitte le Conseil sans dédommager
les victimes. Après qu’une autre organisation ait quitté
pour les élections et que l’autre ait tenté de
défaire le Conseil, un collectif de sept communautés
se donne corps et âme pour former un vrai conseil, de communautés
indigènes cette fois-ci.
Depuis
2001, le CIPO est passé de sept à trente communautés,
en prenant soin de ne pas tomber dans la calomnie et la diffamation
et résistant à la répression du gouvernement.
La
maison construite pour les communautés.
Après un passé tourmenté, le CIPO-RFM prend sa
force dans les traditions de solidarité et du travail collectif
des peuples qui y participent. Volés, exclus, marginalisés
réprimés et dénigrés depuis des centaines
d’années au Mexique, le Conseil est une force pour obtenir
ce que les gouvernements successifs avaient promis de leur offrir
il y a longtemps : une route, une école, un réseau d’eau
potable et l’électricité. Voilà des exemples
de ce qu’ils exigent du gouvernement.
Inspirés
par Ricardo Flores Magon, un indigène de Oaxaca et un grand
penseur libertaire de la révolution mexicaine de 1910, le CIPO
est une organisation qui rompt avec le modèle traditionnel
et vertical. Il n’y a pas de place pour un chef ou un président.
Dans le conseil, les gens s’aident et se complètent selon
leurs connaissances et leurs habiletés particulières.
De plus, selon le CIPO-RFM, tout changement doit être le résultat
de la communauté elle-même. Ils ne se rendent dans une
communauté que lorsqu’ils y sont invités, et surtout
pas pour rencontrer les leaders. Auprès de la communauté,
ils organisent cinq ateliers avant que la communauté puisse
faire partie du CIPO. Après chaque rencontre, ils laissent
entre les mains de la communauté le choix de les rappeler pour
continuer le processus ou de ne pas poursuivre. Au moyen d’ateliers
construits avec des jeux et des dessins, ils offrent une vision réaliste
de la lutte, de ses bénéfices et de ses risques, et
proposent une réflexion sur la nécessité de s’organiser
et de créer une organisation libertaire magoniste. Les gens
qui participent font ensuite un diagnostique de leur communauté
et en dernier lieu, réalisent un plan de travail et forment
le conseil de base du CIPO.

En effet, chaque village impliqué dans le CIPO s’organise
à partir d’un conseil de base qui se rencontre pour faire
appliquer le plan d’action et réaliser des projets. Plus
amplement, le Conseil Indigène tente de réunir tout
le monde dans une assemblée générale durant laquelle
la Junta Organizadora est choisie. Celle-ci inclut trente personnes
des différentes communautés qui accomplissent une charge
sociale bénévole et volontaire pour un an. La Junta
est divisée en douze commissions qui ont le mandat de mettre
en œuvre ce qui a été décidé en assemblée.
Par exemple, la commission en charge des communications s’anime
à faire vivre une radio communautaire, Radio Guetza, de faire
des affiches, des vidéos, des pamphlets et s’occupe du
site Internet.
La
maison est encore en construction.
Chaque matin, les bruits de construction nous faisaient sortir du
monde des rêves. Et oui, la maison du CIPO est en changement
et reflète les projets qui s’organisent un peu partout.
Dans les villages, des projets de coopérative d’artisanat,
de grilloir de café, de pépinières pour la reforestation,
d’écotourisme communautaire, de coopérative pour
la vente de poulet bio et bien d’autres sont en développement.
Selon les priorités des communautés, les gens s’organisent
pour rompre la chaîne d’exploitation où des intermédiaires,
coyotes, profitent de l’isolement des villages pour acheter
la production à des prix dérisoires. Pour le café,
le chocolat et l’artisanat, les gens du CIPO tentent de trouver
une manière de recevoir un prix juste.
De même, le CIPO tente de revaloriser la cosmovision de chaque
peuple indigène, c’est-à-dire la forme qu’ils
ont pour s’expliquer le monde. Ils veulent récupérer
les éléments qui ont été perdus et renforcer
l’identité indigène pour chaque peuple en régénérant
sa langue, sa culture, ses croyances, ses légendes, sa médecine,
sa nourriture, son art et sa façon de vivre.
Ceux
qui n’aiment pas la maison
Probablement parce que leur mode d’organisation libertaire questionne
le modèle de contrôle gouvernemental, le CIPO est menacé
par la répression du gouvernement mexicain. Appuyant la lutte
pour la justice, le Conseil a aidé le groupe de citoyens Union
Hidalgo et le syndicat Tres Poderes qui sont aussi victimes de répression.
L’occupation qui prend place actuellement exige entre autre
l’emprisonnement des paramilitaires qui ont tué des compagnons
du CIPO dans les villages de Yaviche (voir article Une visite à
Santa Maria de Yaviche) et Yosonotu, le retrait des cinquante mandats
d’arrestation fabriqués contre des membres du CIPO, des
garanties sur la vie de Raul Gatica qui a subi plusieurs tentatives
d’assassinat et d’autres demandes d’importance.
Brique par brique, le Conseil Indigène Populaire de Oaxaca
«Ricardo Flores Magon» grandit par le travail collectif
et la solidarité des communautés indigènes qui
s’organisent sans hiérarchie. Ensemble, ils tentent de
briser l’isolement et la marginalisation pour rompre avec l’exploitation
et la pauvreté et régénérer leur identité
culturelle. Dans leurs démarches, ils font face à une
intense répression par le gouvernement et demandent justice
pour les crimes perpétrés. Alors que leur organisation
libertaire, magoniste et pacifiste laisse peu de place pour la corruption,
cette force des communautés indigènes doit faire partie
des cauchemars du gouvernement de l’État de Oaxaca. Alors
que des millions de touristes visitent les ruines issues d’anciennes
civilisations indigènes sur le territoire mexicain, ces mêmes
peuples sont toujours vivants et sont loin d’être en ruine;
ils ont beaucoup à nous apprendre si nous tendons l’oreille
pour les écouter.
*Le CIPO-RFM a besoin que des gens gardent l’œil sur
les actions de l’État. Si vous voulez leur apporter votre
support, ils ont besoin que beaucoup de gens au niveau international
soient sensibilisés à l’augmentation de la répression
envers leurs membres.
Aussi, ils sont contents que des gens viennent réaliser différents
projets auprès des communautés.
Vous trouverez plus d’information sur leur site Internet (en
espagnol).

Consejo Indígena Popular de Oaxaca «Ricardo Flores
Magon» CIPO-RFM
Calle : Emilio Carranza #210, Santa Lucio del Camino,
Oaxaca, México C.P. 71228
Tel/Fax : + (00 52) 951-51 781 83
Tel : + (00 52) 952-52 781 90
email : cipo@nodo50.org, ciporfm@yahoo.com.mx
website : www.nodo50.org/cipo