Une
visite à Santa Maria de Yaviche
7 juin 2004, Santa Maria de Yaviche, Sierra
Juarez, Oaxaca
écrit par Johanne Pelletier et Francis Murchison

À
partir de Oaxaca, nous avons laissé la bicyclette pour le bus
qui nous a mené pendant plus de sept heures par des routes
de terres tortueuses dans la Sierra Norte, jusqu’au village
de Santa Maria de Yaviche. Évitant des arbres tombés
et des zones à haut risque d’embourbement, nous avons
passé villages après villages, toujours plus loin dans
les montagnes. Cette communauté Zapotèque de 800 personnes
ne possède qu’une seule rue, la route qui mène
à Oaxaca ou au prochain village. De petits sentiers pédestres,
parsemés de fleurs et de fougères, serpentent la montagne
pour relier chaque maison. Nous avons suivi Pedro jusqu’à
sa demeure de briques cuites au soleil et de plancher de terre battue.
Francesca, sa femme, nous a reçu avec la boisson locale, le
chaud café mélangé à la panela . Nous
avons dormi sur une natte à même le sol, dans la maison
de sa fille, la voisine.
Au
lendemain, Pedro nous quittait pour aller nettoyer sa milpa . Chaque
famille possède son coin de terre où ils cultivent le
maïs, les fèves et les courges, alimentation de base de
la communauté. « Ici, on cultive pour manger» nous
dit Pedro. Chaque famille possède son lopin de terre qui lui
permet de vivre. La vie est simple et coule à un rythme semblable
à celui du maïs qui pousse. Suivant le savoir de leurs
pères et de leurs grand-pères, les hommes et parfois
les femmes, font le brûlis (quema), plantent (sembra), nettoient
(limpia) et récoltent (cosecha). Les femmes s’occupent
davantage de la cuisine, du nettoyage, des enfants et de leur petit
jardin.
Puis, la famille de Flavio nous a accueilli avec un bon lit, gentiment
prêté. Les matins sont clairs; l’on y voit loin
dans les montagnes et dans le creux de la vallée. La végétation
verdoyante embaume l’air d’une fraîcheur croustillante.
La femme de Flavio dont les cheveux s’étendant jusqu’aux
genoux sont noués dans une longue tresse, s’occupe des
dindons et des poules et empile le bois pour la cuisine. Ensuite,
elle va préparer les énormes tortillas faites à
la main sur feu de bois. Chaque fin d’après-midi, les
nuages gris avancent rapidement dans la vallée et la pluie
commence à tomber.
Durant
notre séjour, plusieurs familles nous ont invité à
manger dans leur humble et charmante maison. Ceci nous a permis de
rencontrer différents membres du CIPO qui nous ont partagé
leur vie quotidienne et de savourer les meilleurs tortillas faites
à la main, à partir du maïs rougeâtre qu’ils
cultivent. Au fil des discussions et des nombreuses questions, nous
avons été très inspirés par leur organisation
sociale nourrie par des traditions de solidarité et de vie
en commun. Toutes les personnes que nous avons rencontrées
avaient un sens aigu de leur responsabilité envers la communauté
et la nature. Selon le système de règles communautaires
usos y costumbres, les hommes, de la maturité jusqu’à
la soixantaine ont à réaliser une charge sociale obligatoire,
qui est un travail non-rémunéré servant au bénéfice
de la communauté. Il peut s’agir de la vigilance des
forêts de la communauté, de la trésorerie municipale,
du comité sur l’eau potable ou autres. Bien que le système
de règles soit plus complexe, la charge envers la communauté
tend à augmenter avec les années.
De
plus, les gens pratiquent le tequio qui est une forme de travail collectif
volontaire et bénévole pour réaliser les travaux
de la communauté. Un représentant fixe le jour du tequio
et tous les hommes du village vont travailler ensemble pour le bénéfice
de la communauté, par exemple à la construction d’une
école, d’un pont ou d’un chemin. Une autre tradition
est celle de la guetza qui est un travail volontaire qu’une
personne fait pour aider son voisin à semer sa milpa par exemple.
Plus tard, lorsque c’est à la personne à semer
sa milpa, le voisin vient l’aider à son tour.
Le village a souffert
Dimanche
après le couchant, nous avons assisté à la
réunion du Conseil de base du CIPO de Yaviche, dans la maison
de torréfaction de café. Le café représente
une des seules sources de revenu qui permet d’acheter des
biens provenant de l’extérieur et chaque famille en
cultive. Une vingtaine de personnes se sont réunies dans
la fabrique mal éclairée, les uns debout et les autres
assis sur un banc ou une poche de café. Parlant entre eux
en Zapotèque, ils nous disent en espagnol qu’ils sont
contents que nous voulions diffuser l’information sur la situation
au village.
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Après
un long moment de délibération en Zapotèque,
un jeune homme est choisi pour nous raconter les crises qui ont
troublé la paix de la communauté. Tout a commencé
quand un cacique est devenu président comme candidat du PRI
(Parti Révolutionnaire Institutionnel) pour la municipalité
de Tanetze de Zaragoza, incluant le village de Yaviche et celui
de Tanetze. Le président, Jacobo Chavez Yescas, et son entourage
ont su profiter d’un système de gestion déjà
corrompu pour frauder davantage, retenant des fonds municipaux destinés
aux projets de développement de Yaviche.
Auparavant, huit villages voisins vivaient en convivialité
et s’étaient organisés ensemble à travers
Pueblos Unidos del Rincon Sierra Juarez pour exiger que le gouvernement
construise une route qui rejoigne les nombreux villages de montagnes.
Pueblos Unidos avait le projet de développer une coopérative
d’autobus pour le transport des communautés jusqu’à
la ville. Le nouveau président veut en finir avec Pueblos
Unidos et tente de contraindre Yaviche d’appuyer son mouvement.
Cependant, les membres de la communauté de ce petit village
de montagne décident de s’organiser et de former une
agence libre au cours de l’année 2001, faisant appel
au Conseil Indigène Populaire de Oaxaca (CIPO).
Alors, s’en suit une escalade de conflits et de répression
envers la communauté de Yaviche. Le président de Tanetze
refuse de reconnaître l’agence libre. La tension monte
et en janvier 2002, passant par Tanetze quarante-six hommes dont
vingt-neuf de Yaviche se font séquestrer sous les ordres
de Jacobo Chavez. Ils se font enfermer pendant cinq jours sous menaces
de mort, brutalité et mauvaises conditions. Il n’y
aura aucune répercussion judiciaire pour les auteurs de ces
actes de violence.
Durant
ce temps, le village s’organise avec le CIPO et obtient directement
les fonds du gouvernement en devenant une agence libre. On construit
une école secondaire et on met beaucoup d’autres projets
en action. Yaviche reçoit enfin ses papiers officiels définissant
son territoire.

l'Agence Municipale |
Cependant,
malgré le changement de présidence dans le village de
Tanetze, le cacique Jacobo Chavez continue les menaces auprès
de Yaviche. Deux hommes du village, recevant de l’argent du
cacique, s’opposent à la formation de l’agence
libre et refusent d’effectuer leur service social obligatoire,
tentant de convaincre d’autres membres de rejeter le CIPO. Les
gens de Yaviche se réunissent en assemblée pour décider
quoi faire de ces deux traîtres de la communauté. On
choisit l’expulsion et on garde leurs maisons comme biens de
la communauté. Par contre, ils reviennent ensuite dans leurs
maisons malgré les avertissements clairs. Ils se font emprisonner
le 15 octobre 2003 à l’agence municipale.
Le
lendemain, 16 octobre 2003, tout le village est en assemblée
générale pour décider quoi faire des détenus.
Vers 11h du matin, des camionnettes atteignent la route qui passe
dans le haut du village. Une trentaine d’hommes armés
de fusils descendent dans le village à pied en tirant des
coups de feu. Jacobo Chavez est reconnu parmi les personnes présentes
lors de l’attaque ainsi que plusieurs hommes de Tanetze et
un groupe de paramilitaires de la CROCUT (Consejo Regional Obrero
Campesino y Urbano de Tuxtepec), accompagné de leur chef
Cesar Toimil Roberts. Plusieurs hommes de Yaviche armés de
bâtons et de pierres montent en courant vers les tireurs pour
qu’ils ne s’emparent pas de l’agence et qu’ils
restent loin de l’école primaire. Neuf hommes de Yaviche
se font blesser par balles et un homme, Bartolome Chavez Salas,
se fait brutalement tuer à coup de balles et de machettes.
Implication
de l’État
Cette
barbarie est supportée par le gouvernement de l’État
de Oaxaca dont le gouverneur José Nelson Murat Casaab, du Parti
Révolutionnaire Institutionnel comme Jacobo Chavez, encourage
la répression auprès des communautés indigènes
qui s’organisent pour réclamer leurs droits. Plusieurs
éléments montrent l’implication du gouvernement
dans toute cette affaire.
En
premier lieu, les neuf hommes blessés par balles ont été
transférés par ambulance quatre fois car les autorités
médicales, répondant du gouvernement, refusaient de
les soigner. Un hôpital privé a finalement accepté
de soigner les blessés après plusieurs heures de souffrance.
Deuxièmement, pendant leur bref séjour dans le second
hôpital, deux agents gouvernementaux ont fait pression sur
deux blessés dont un portant sept balles dans le corps, pour
qu’ils signent une fausse déclaration sur les événements.
Troisièmement, les mandats d’arrestation autorisés
contre les attaquants n’ont jamais été appliqués.
Les villageois de Yaviche connaissent leurs voisins de Tanetze qui
ont perpétré ces attaques et qui continuent de vivre
en toute impunité.
Quatrièmement, les paramilitaires du CROCUT sont commandés
par César Toimil Roberts ainsi que des fonctionnaires de
haut niveau du gouvernement de l’État de Oaxaca tel
que le Secrétaire et le Sous-secrétaire aux Affaires
autochtones Cándido Coheto Martínez et Mauro Francisco
Méndez. Aucun des paramilitaires qui ont participé
aux attaques n’ont été arrêté.
Cinquièmement, aucun dédommagement n’a été
accordé aux blessés. Les neuf blessés ont du
passer un long moment sans pouvoir travailler, une conséquence
sérieuse pour des gens qui ont besoin de cultiver pour alimenter
leur famille. Lors de notre séjour, certains d’entre
eux commençaient à peine à pouvoir se déplacer.
Un autre homme, Onofre Manzano, dont la balle a fait éclaté
le tibia, restera invalide, sans pouvoir œuvrer à la
milpa, un travail physique assez exigeant.
Sixièmement,
des représentants du gouvernement tentent actuellement de
convaincre le village de Yaviche de retirer les charges sur les
attaquants et de faire la « paix » avec toute cette
histoire.
Du
côté des médias, l’histoire
rapportée est purement construite, décrivant un affrontement
entre les deux villages, accusant les membres du CIPO de violence
et omettant bien sûr que le mort et les blessés sont
de Yaviche.
Avant
les attaques, toute la communauté était membres du
CIPO-RFM. Suite aux événements du 16 octobre, plusieurs
personnes ont quitté le CIPO, certaines par peur et d’autres
à cause de l’implication que demande ce type d’organisation.
En effet, après les attaques, le CIPO a organisé des
manifestations et des occupations avec toutes les communautés
faisant partie du Conseil pour exiger que le gouvernement fasse
la justice dans cette affaire.
Pendant
notre séjour, nous avons rencontré des blessés
ainsi que d’autres membres du CIPO qui étaient présents
lors des attaques du 16 octobre 2003. Plusieurs mois après
les évènements, aucune répercussion n’a
été appliquée pour les attaquants. Les membres
du CIPO continuent quand même à exiger que justice
soit faite. Ils sont quand même satisfaits des changements
qui sont venues avec leur intégration au CIPO et ont beaucoup
d’espoir en l’avenir. Ils continuent de s’organiser
pour améliorer les conditions de vie de la communauté
tout en maintenant leur façon de vivre et leurs traditions
dans leur village au milieu des montagnes.
Santa Maria de Yaviche
Santa Maria de Yaviche, Sierra Juárez, Oaxaca
Consejo
Indígena Popular de Oaxaca «Ricardo Flores Magon»
CIPO-RFM
Calle : Emilio Carranza #210, Santa Lucio del Camino,
Oaxaca, México C.P. 71228
Tel/Fax : + (00 52) 951-51 781 83
Tel : + (00 52) 952-52 781 90
email : cipo@nodo50.org, ciporfm@yahoo.com.mx
website : www.nodo50.org/cipo

Francis et Francesca : panela
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la canne à sucre
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| La
panela est fabriquée de façon traditionnelle à
partir de la canne à sucre. On cultive, coupe et presse
la canne à sucre en extirpant le jus. On met le liquide
à bouillir toute la nuit et au matin, on verse la mixture
chaude dans un moule. Après avoir refroidi, les gens du
village abrient les briques de panela avec des feuilles de canne
à sucre et entreposent le précieux ingrédient
au dessus du feu de bois. |
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La
milpa est le principal système agricole mexicain pour
la culture du maïs. Dans la milpa, le maïs est associé
avec au moins deux autres plantes, le haricot et la courge.
Fréquemment, on y inclut aussi le chile et jusqu’à
vingt-cinq espèces différentes. Chaque plante
accomplie une fonction importante.
Le
haricot fixe l’azote atmosphérique dans le sol
pour nourrir le maïs dans la prochaine année et
le maïs apporte la tige sur laquelle le haricot peut s’enrouler
pour croître. La courge prévient la croissance
de la mauvaise herbe et ses grandes feuilles collées
au sol en conservent l’humidité. La milpa doit
s’adapter aux caractéristiques et aux limites de
l’endroit dans lequel elle prend place et l’humain
tente de compenser par des innovations et des combinaisons différentes.
Contrairement à la monoculture, la milpa s’harmonise
davantage au système naturel.
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